De Genève à Belém : le Brésil au cœur de la transition nature-finance
Quelques semaines seulement après la clôture de Building Bridges 2025 à Genève, les préparatifs s'intensifient pour la COP30 à Belém. Le Brésil, qui abrite la plus grande forêt tropicale du monde et joue un rôle de plus en plus important dans le domaine de la finance durable, accueillera ce que beaucoup appellent la « COP de la nature ». Afin de comprendre comment les financements sont mobilisés pour la nature, nous nous sommes entretenus avec Luana Maia, responsable mondiale de NatureFinance au Brésil, pour en savoir plus sur les progrès réalisés et sur ce que l'on peut attendre de cet événement majeur.
Vous avez été très active à l'événement Building Bridges cette année. Qu'est-ce qui vous a le plus marquée dans la façon dont les gens interagissaient lors de cet événement, notamment sur le thème de la nature ?
On a constaté un changement notable dans la perception de la valeur de la nature, ce qui contrastait avec les éditions précédentes. Si la nature et les risques qui y sont liés font l'objet de discussions depuis un certain temps, cette année, le débat était plus pragmatique. Les participants reconnaissaient ouvertement leur dépendance à l'égard de la nature, même s'ils peinent encore à en évaluer le prix.
Le véritable défi, à présent, est de savoir comment valoriser la nature de manière pertinente. Certains ont évoqué l'idée d'un « paquet nature », reconnaissant qu'on ne peut mesurer un oiseau ou un arbre isolément. La nature est un système, un paysage, et cela rend sa tarification bien plus complexe que celle du carbone, qui possède une unité de mesure claire. La question est donc : quelle est l'unité de nature que nous valorisons ?
Pour fixer un prix, il faut d'abord connaître l'origine de la demande. Celle-ci proviendra de ceux qui dépendent de la nature : les bénéficiaires. Prenons l'exemple des industries biocosmétiques, biopharmaceutiques, minières ou énergétiques : toutes sont fortement dépendantes de la nature, pourtant rares sont celles qui intègrent cette dépendance dans leurs plans d'affaires. La valeur est indéniable, mais il nous reste encore beaucoup à faire pour la tarifer.
Vous dirigez les activités de NatureFinance au Brésil. Pourquoi le Brésil est-il un lieu si crucial actuellement pour relier la finance, le climat et la nature ?
Le Brésil abrite la plus grande forêt tropicale du monde : l’Amazonie. Environ 60 % du bassin amazonien se situe sur son territoire, à cheval sur neuf pays, et le Brésil en détient la plus grande part. Nous sommes également la neuvième puissance économique mondiale. Par conséquent, toute solution fondée sur la nature, la bioéconomie ou la finance environnementale doit, à un moment ou un autre, être testée dans un pays aussi riche en biodiversité que le Brésil.
Mais il ne s'agit pas seulement de géographie. Nous occupons une position stratégique à l'échelle mondiale. Le Brésil a accueilli le forum intergouvernemental du G20 en 2024 et accueillera la 30eConférence des Parties (COP30) à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) jusqu'en novembre 2026. Cela place le pays au cœur d'une période de transition cruciale, au cours de laquelle nous pouvons promouvoir et jouer un rôle moteur sur plusieurs fronts de la finance pour la nature.
L'un des principaux succès a été l'inscription, pour la première fois, de la bioéconomie à l'ordre du jour officiel de la CCNUCC. Pour nous, la bioéconomie, c'est la nature. C'est ainsi que nous traduisons la valeur des systèmes naturels en termes économiques. Bien que la nature et le climat aient toujours été liés par la CCNUCC et la Convention sur la diversité biologique (CDB), nous n'avions jusqu'à présent jamais consacré de journée thématique à la bioéconomie.
Cette étape importante découle du leadership du Brésil au sein du G20, où les dirigeants nationaux ont établi l' Initiative du G20 sur la bioéconomie et un ensemble de Principes de haut niveau sur la bioéconomie. Lors de la COP30, le Brésil ira plus loin en lançant le Défi de la bioéconomie : une initiative multilatérale visant à maintenir la bioéconomie intégrée aux systèmes mondiaux et à définir une feuille de route pour sa mise en œuvre. Ce travail se concentre sur quatre domaines : le développement des marchés, les mécanismes de financement, la bioéconomie sociale et les indicateurs.
Cela témoigne également de l'importance croissante de la nature et de la bioéconomie sur le plan financier. Le G20 représente 80 % du PIB mondial et 80 % des émissions mondiales. Ainsi, lorsque le G20 prend position sur la bioéconomie, il ne s'agit pas simplement d'un pays riche en biodiversité qui définit des priorités, mais bien des principales économies mondiales qui reconnaissent le rôle essentiel de la nature pour la stabilité économique et climatique.
Pourriez-vous partager un exemple de la manière dont les investissements soutiennent déjà des résultats positifs pour la nature, et indiquer si cela pourrait être reproduit ailleurs ?
Un excellent exemple est l' obligation liée à la restauration de l'Amazonie, émise en août 2024 par la Banque mondiale en partenariat avec l'entreprise brésilienne Mombak (lire le communiqué de presse de la Banque mondiale ici). Il s'agit d'un instrument de dette à fort impact qui lie directement les rendements financiers à la restauration des forêts amazoniennes.
Les fonds récoltés servent à restaurer les zones dégradées avec des espèces indigènes et à générer des crédits carbone certifiés. Il s'agit de l'un des plus importants projets de financement de la restauration écologique de la région et d'un modèle facilement reproductible et adaptable à d'autres pays tropicaux.
Avez-vous constaté un changement dans la manière dont les acteurs locaux, du gouvernement aux communautés, s'engagent dans les investissements dans la nature ?
Oui, absolument — et l'un des exemples les plus concrets est notre collaboration avec le Legal Amazon Consortium (CAL), qui représente les neuf États amazoniens et leurs gouverneurs. Ensemble, nous développons un projet intitulé « Protection intégrale des actifs environnementaux en Amazonie brésilienne ».
Le Brésil abrite certains des écosystèmes les plus riches du monde et possède également l'un des cadres juridiques les plus avancés en matière de protection de l'environnement. En Amazonie, de vastes zones d'une valeur écologique exceptionnelle sont protégées par la loi au sein d'aires de conservation intégrales, où toute activité économique est largement interdite afin de préserver la biodiversité et l'intégrité des écosystèmes.
Cette protection a cependant un coût. Les États de l'Amazonie légale ont choisi de limiter l'activité économique sur ces territoires afin de fournir des biens publics mondiaux, comme la régulation des précipitations, le stockage du carbone, la protection des espèces et la garantie de la sécurité hydrique. Or, la gestion de ces zones dépend fortement de budgets publics limités.
Notre collaboration avec le consortium vise à relever ce défi. Ensemble, nous créons un cadre scientifique piloté par l'État pour générer des crédits de biodiversité de haute qualité à partir de résultats de conservation vérifiés dans ces aires protégées. Cette approche s'appuie sur la législation brésilienne existante relative aux paiements pour services environnementaux (PSE) , offrant un mécanisme rigoureux et transparent pour valoriser et financer la protection de la nature en liant des résultats écologiques mesurables à des capitaux privés et mixtes.
Ce projet établit des méthodologies écologiques, juridiques et financières claires, transformant des résultats vérifiés, tels que la connectivité des écosystèmes, l'intégrité des habitats et les espèces menacées, en crédits adossés à des données vérifiables et à une gouvernance transparente. Il pourrait servir de modèle pour le financement de la conservation à grande échelle : améliorer la viabilité financière des États amazoniens, attirer les investissements privés et renforcer le leadership du Brésil en matière de finance de la nature.
La COP30 à Belém est décrite comme une « COP nature ». À quoi ressemble le succès pour vous, et quel rôle la communauté Building Bridges peut-elle jouer ?
Cette COP sera différente. C'est la première à se tenir dans un pays riche en nature depuis l'Accord de Paris, dix ans après. On attend beaucoup du Brésil, qui espère qu'il contribuera à écrire un nouveau chapitre pour le financement mondial du climat et de la protection de la nature.
Il existe un déficit annuel de 1 300 milliards de dollars dans le financement de la protection de la nature et de la lutte contre le changement climatique, et les fonds publics ne suffisent pas à le combler. Le secteur privé doit prendre le relais. C’est là que la communauté Building Bridges peut jouer un rôle déterminant, en mobilisant les investisseurs et les innovateurs capables de transformer les ambitions en actions.
La diplomatie brésilienne possède une force unique, ce que nous appelons le mutirão : rassembler les gens pour aller de l’avant, même si tout n’est pas parfait. Le pire serait de ne rien faire. Cet esprit est déjà palpable : la pré-COP de Belém était empreinte d’un élan remarquable, et des coalitions d’entreprises comme la Sustainable Business COP voient le jour pour traduire les négociations officielles en actions concrètes.
Pour moi, le succès à Belém signifie une chose : que la nature soit enfin considérée et valorisée comme le fondement de notre prospérité partagée et intégrée à l’agenda climatique.
Assistez à l'événement interactif « La nature comme amortisseur », organisé par NatureFinance.
À propos de NatureFinance
NatureFinance est un laboratoire d'idées international, un institut de recherche en solutions et un catalyseur mondial qui conçoit, teste et déploie à grande échelle des outils financiers et des partenariats pour aligner l'économie mondiale sur les limites planétaires – de la finance souveraine à la bioéconomie – afin que la finance œuvre pour la nature, le climat et l'humanité. NatureFinance est également membre fondateur de Building Bridges.
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Crédit photo : Pierre Albouy